Actualités

– Bonnes feuilles – « Les Bouffeurs anonymes »

20 avril 2022

La critique gastronomique de M le mag, le magazine du monde a publié le 6 avril 2022 son premier roman « Les Bouffeurs anonymes » (éditions HarperCollins). Extraits.

Dans cet extrait, Toma se rêve encore détective privé. Il deviendra bientôt critique gastronomique. Dans un Paris vivant au rythme d’un État autocratique qui a poussé le culte du bien-être à son paroxysme, il cherche à exister. Sa fonction : dicter à ses semblables ce qu’ils sont censés manger. Et, s’il ne s’interdit pas quelques écarts, ce triste sire exécute avec zèle les desiderata du journal pour lequel il œuvre dans l’ombre d’un chef méprisant.
Mais un soir, lors de sa promenade rituelle, une lueur attire son attention. Derrière la grille d’un snack du quartier, une réunion s’est organisée. Ils sont là, candidats à la honte, rassemblés autour d’un seul homme. Leur secret : une addiction féroce à la nourriture. Tel un Kessel des temps nouveaux, Toma va intégrer clandestinement ce petit cercle et trouver de quoi écrire le reportage de sa vie. En plus d’une source inépuisable d’inspiration, il découvrira, en auscultant ces repentis, sa véritable nature.

Extraits du chapitre 1, « Les Bouffeurs anonymes », de Marie Aline

« Le Radical a la taille et la forme d’une bouée. Sur un fond rouge sang, deux tranches de pain au maïs, jaune pétard, enserrent un dos de colin cuit vapeur. Une feuille de batavia semble le protéger. Un léger filet d’huile d’olive dessine une veine sur la chair blanche. Je me concentre sur ce sillon solaire, une illumination sur des pétales de poisson nacrés. En exagérant un peu, je pourrais retrouver des sensations de dégustation dignes d’un grand restaurant. Le croustillant du pain doré au gril de la salamandre livre à chaque bouchée une dose infinitésimale de sucre, celui du maïs. L’huile d’olive bien verte, astringente, souligne la finesse du colin alors que la chlorophylle de la batavia, amollie par la chaleur du poisson cuit, s’est adoucie. Trois éléments, à peine assaisonnés : la pureté. N’est pas critique gastronomique qui veut… Et moi, je le suis. Je suis là pour dire aux gens ce qu’ils doivent manger. Je suis un prescripteur, à la solde du gouvernement. »

(…)

« J’avais été un autre homme. J’adorais farfouiller, fouiner, débusquer. Enfant, j’étais fan de Sherlock Holmes et du Cluedo. J’avais voulu devenir détective privé. »

(…)

« Le verdict de la détective fut sans appel : j’étais un jeune homme bourré de talents mais trop brillant pour supporter l’ombre des fillatures, la discrétion des questionnaires à visage couvert, le secret auquel est tenu chaque détective dans une affaire. Je ferais mieux de m’orienter vers une carrière de journaliste – là, mon ego serait confortablement récompensé.»

(…)

« Le système éducatif avait beaucoup évolué depuis la fin de mon cursus scolaire. Les premiers changements avaient eu lieu dès les années vingt, bien avant l’élection de Nbdspø, qui n’avait fait qu’entériner des mesures mollement assumées par les présidents précédents, à l’instar de la régulation des connexions Internet et de la surconsommation de viande. Pour le bien de sa population, Nbdspø avait fait triompher les neurosciences et la pédagogie Montessori. Dorénavant, les enfants apprenaient à leur rythme et selon leurs centres d’intérêt personnels. Cette pédagogie n’était plus réservée aux enfants privilégiés. À la suite de la dégringolade du taux de fécondité, les écoles, tout comme les crèches, regorgeaient d’espace disponible converti en zones d’apprentissage libre. Certaines avaient été transformées en lieux d’habitation collectifs, en galeries d’art ou en centres médicaux, et d’autres avaient maintenu leurs fonctions premières. »

(…)

« Chaque élève était encouragé à jardiner afin qu’à sa majorité, devenu un citoyen à part entière, il soit en mesure de fournir à la communauté dix kilos de légumes par mois. En s’attaquant aux premiers acteurs de la société, les enfants, le gouvernement avait tapé juste. Les mœurs évoluèrent à une allure spectaculaire, les réformes étaient assimilées sans jamais conduire à des mouvements de contestation populaire. En quatre ans, Nbdspø avait transformé le pays. »

(…)

« Au fond du XIIe arrondissement, j’étais à l’abri des radars branchés. Après avoir été le théâtre des restos à menu unique, des bars à cocktails et autres concepts à l’allure méditerranéenne, le XIe arrondissement avait une fois de plus été la scène sur laquelle se jouait le renouveau culinaire. En m’installant porte Dorée, je cultivais la distance que tout chercheur doit respecter avec son sujet d’étude. J’étais loin des stands à jus – la tendance était au céleri et à la cardamome –, des bistros à coquillages – dont la valeur nutritive était appréciée dès l’aurore – et des boutiques de repas à impact écologique nul. Ces derniers étaient l’invention d’un éboueur génial qui avait lyophilisé les épluchures de légumes avant de les réduire en poudre et de les mélanger à des insectes auxquels on avait fait subir le même sort – le grillon offrait, de loin, le meilleur apport en protéines. En y ajoutant de l’eau, on obtenait une sorte de soupe hyper nourrissante qu’on aromatisait au choix à la cardamome (encore), au cumin, au citron confit… »

(…)


« Moi, je me nourrissais chez les traiteurs chinois, à l’ancienne, dans les faux restaurants japonais et les bistrots où le menu du midi n’avait pas changé depuis trente ans excepté pour la viande, remplacée par de la protéine de soja. J’appréciais beaucoup les roulés à la saucisse végétale de chez Picard et le taboulé cent pour cent persil de Monoprix. Saines parenthèses pour un homme dont le rôle était de prescrire à la société ce qu’il était bon de manger. Depuis l’élection du nouveau président, je me faisais le relais insidieux du discours hygiéniste de l’État, j’étais devenu un journaliste de propagande qui ne disait pas son nom. »

(…)

« Dans mes toilettes, j’avais installé une plaque à induction sur laquelle je donnais libre cours à mes délires gastronomiques. Elle me consolait de ma solitude, de mon insatisfaction professionnelle, me permettait d’oublier un instant mes échecs accumulés. C’était venu insidieusement, sans que je ne m’en aperçoive. Je me réveillais plus tard, prenais mon petit déjeuner à l’heure du déjeuner, le déjeuner à celle du goûter, etc. De fil en aiguille, tous mes repas se retrouvèrent décalés. Je ne respectais plus aucun canon horaire, au risque de me désocialiser. Mes rythmes de sommeil et de digestion s’étaient écartés de la ligne dictée par le gouvernement. Je m’accordais le droit de manger des protéines animales passé 19 heures. Bœuf bourguignon à 5 heures du mat, tartines de Nesquik plongées dans du lait de vache chaud à minuit. Il n’y avait plus de règles. Je me roulais dans une forme de charivari alimentaire qui me libérait de l’injonction au bien- être prônée par Nbdspø. Je perdais pied. Seules mes déambulations parisiennes n’avaient pas changé. Le boulevard Soult était devenu mon confident. »

Journaliste
C'est une règle d'or : au restaurant, Ophélie renvoie toujours ses assiettes immaculées, saucées jusqu'à la dernière goutte. En passionnée de boulangerie, elle est même prête à apporter son propre pain pour sa mission, y compris dans des cantines asiatiques. Originaire de Perpignan, c'est à Paris qu'elle s'est formée à la fois en sciences politiques et en philosophie avant de prendre le chemin de la plume et de la fourchette, après des stages dans différents grands médias (M Le Monde, L'Obs, France Culture...).