Les inclassables

Confidences d’une véritable chaise de bistrot parisienne

14 avril 2022
Illustration Yann Bastard pour Z

Icône des brasseries parisiennes, la chaise de bistrot accueille depuis plus de 150 ans étudiants, fêtards, dépressifs, touristes, écrivains, gens heureux, chômeurs et amoureux. Tous profitent de son confort, mais peu connaissent son histoire. Celle d’une immigrée indonésienne au grand âge, tantôt star de cinéma tantôt mannequin. Parfois jalouse, un peu groupie, mais toujours très parisienne… elle se raconte.

Sous la verrière des Deux Magots, célèbre café de Saint-Germain-des-Prés, une instagrameuse vient s’asseoir sur mon siège tressé de vert et d’écru, un peu affaissé. En trente cinq ans, des milliers de fesses m’ont usée. La jeune fille s’affaire à photographier le cœur dessiné dans la mousse de son café. À l’extérieur, un tournage se prépare : une jeune mannequin, accoudée à une consœur encore pleine de gouttes de la dernière averse prend la pose, cigarette au bec. Pour les beaux jours, Paris semble vouloir attendre, la pluie est battante et la verrière dégouline. La chaleur de l’Indonésie me manque. C’est là-bas que mon histoire a commencé, je suis née du rotin. Une liane de plusieurs mètres de la famille des palmiers qui, chauffée, peut prendre toutes les formes possibles. Ce sont les Européens qui ont découvert ce bois à la fin du XIXe siècle, lors de la colonisation de l’Asie. Une fois rapporté en France, extrêmement résistant mais flexible, ce nouveau matériau fait des émules et inonde le marché des fauteuils, banquettes, paravents… Un petit rotinier plein de créativité, Louis Drucker, fait partie des amateurs. En 1885, il monte son atelier rue des Pyrénées, dans le 20e arrondissement de Paris. Aidé par l’essor des terrasses, il devient le fournisseur de chaises des grands cafés parisiens, ainsi que des palaces comme le Grand Hôtel d’Evian en Suisse ou le Continental à Paris.

Gare aux imitatrices

Je suis une de celles-ci, une « Drucker ». Seule cette maison et sa concurrente, la maison Gatti, ont perduré. Personne dans le monde n’a réussi à copier leur technique de fabrication. Parmi mes signes distinctifs, ma petite plaque en bronze « Maison Drucker » s’affiche en bas de mon dos. Les Gatti ont la leur aussi. Ce détail nous distingue des imitations, nombreuses et bien moins chères. Pour ces pastiches, impossible de résister à une soupe à l’oignon renversée ou aux brûlures de mégots. Sacrément carrossées, nous sommes faites d’un châssis en bois de hêtre et arborons même une protection anti-UV. Nos pâles copies se monnayent une centaine d’euros, tandis qu’il faut se départir de 250 euros pour nous faire parader. Chez Drucker, lorsque notre rotin est indonésien, la fabrication est soit artisanale (une chaise demande 6 heures de travail) dans un atelier de 500 m2 dans l’Oise, soit (dans la majorité des cas depuis quelques années) réalisée directement en Indonésie. Nous sommes alors vendues avec une réduction de 40 %. Ces tarifs attractifs ont fait grimper notre production annuelle de 7 000 dans les années 1990, à 20 000 aujourd’hui et génèrent un chiffre d’affaires de 5 millions d’euros par an. De quoi nous orner de diamants !

Le rôle de ma vie

Chez Drucker, chacune d’entre nous est baptisée : Haussmann, Châtelet, Chaillot, Montmartre, Montorgueil, Flore… Un nom trompeur, car il n’a rien à voir avec celui du bistrot qui nous fait défiler : les chaises du café de la Paix se nommaient « Opéra » alors que le modèle « Café de la paix » existait.
Mes homologues et moi-même, les « Fouquet’s », figure de proue et meilleure vente de l’entreprise, avons été choisies pour prendre la pose aux Deux Magots. Ne me demandez par combien je pèse, une dame ne révèle pas ses choses-là. Vous insistez ? Environ 5 kilos de muscles. C’est vrai, ma silhouette affutée est trompeuse. Elle a fait même fait de l’œil au réalisateur américain Francis Ford Coppola lors d’un petit déjeuner à en tête à tête. De passage à Paris, en 1992, impossible pour lui de repartir aux États-Unis sans m’embarquer dans son voyage de retour. Pressé de me voir à l’affiche de sa chaîne de cafés Coppola, il a envoyé son jet privé à mon patron, alors aux Jeux Olympiques d’Albertville (Savoie), pour négocier mon contrat. J’ai finalement obtenu le rôle, à condition de faire quelques modifications sur mes couleurs. C’est un principe de la maison. Si nous avons été imaginées sur mesure pour un établissement, la maison ne tolère pas que des jumelles se pavanent ailleurs.

Le modèle Fouquet’s en bordeaux et ivoire

Une carrière internationale

Le réalisateur n’est pas le seul américain à nous avoir fait les yeux doux. Après la France, les États-Unis sont le deuxième plus gros marché de la maison Drucker. Nos cousines sont d’ailleurs déclinées outre-Atlantique en version plus larges. Un autre réalisateur multi-oscarisé, Martin Scorsese et sa fille en commandent une cinquantaine chaque année pour leurs hôtels californiens et italiens. Mes consœurs sont aussi au Château Marmont, l’hôtel 5 étoiles des stars de Los Angeles. Ayant goûté aux grands espaces, en France, la maison Drucker s’éloigne au fil du temps de son marché de petit bistrotier et vend essentiellement à des groupes comme celui de l’homme d’affaires Olivier Bertrand, propriétaire de la brasserie Le Procope, d’Angelina ou encore de Quick, mais aussi depuis sept ans, au groupe de restaurants italiens Big Mamma.

Habillé de mandarine par Monsieur Costes

Chez Big Mamma, les chaises sur mesure prennent des couleurs. Pourtant à l’origine, mes aïeules étaient nues. Un brin provocatrices sur les terrasses de café avec leur couleur naturelle, celle du rotin, en bois clair. Il a fallu attendre la mode des années 1970 pour obtenir des robes bleues, vertes, rouges et écrues… C’est grâce à cet ingénieur textile, Arkema, l’unique fabricant au monde (français !) qui a créé le Rilsan, une fibre synthétique. Il était temps. Nous paraissions fades sous les pantalons pattes d’éléphants et les tops aux couleurs pétantes. Notre garde-robe a continué de s’étendre dans les années 1990, grâce à Monsieur Costes, un homme de goût. Lassé de nos couleurs, le restaurateur a demandé à la maison Drucker de nous créer un coloris mandarine. Le fabricant du Rilsan, pas convaincu au début – les désaccords en création artistique sont fréquents, croyez-moi, ce ne sont pas les mannequins de Chloé qui ont défilé sous mon nez boulevard Saint-Germain qui me contrediront – a fini par accepter et décliné toutes nos tenues en couleurs pastels. Depuis cette époque, notre dressing ne cesse de s’agrandir chaque saison avec une trentaine de coloris aujourd’hui.

Au café de Flore, copiée et estropiée

Ces jeunes excentriques de Big Mamma aux couleurs criardes méprisent nos robes classiques qu’elles jugent ringardes. Mais je sais qu’au fond, elles jalousent mes consœurs voisines du café de Flore, les « Seine » née en 1985 comme moi. Des chaises rouges et vertes au motif « diamant », un cannage en forme de triangle imaginé par un designer très en vogue à l’époque : Régis DHO. L’histoire révèlera plus tard qu’en fait d’inspiration, le designer avait plagié un dessin et fait l’objet d’un procès. Personne ne jalouse en revanche un petit groupe de chaises du Flore, amputées d’un pied. Une demande spécifique du patron du café à la maison Drucker, fatigué que les clients, se balançant sur leur chaise, abîment sa façade. Avec trois pieds, dont un à l’arrière, toute tentative d’équilibre est vouée à l’échec et se solde désormais par une chute. Ingénieux système, qui a quand même fait une éclopée !

Retour à la case trottoir

Aux Deux Magots aussi nous avons été mutilées. En 2003, la patronne de l’établissement décide de nous déshabiller de notre plaque de bronze, en soutien à son ami et ex-directeur de l’entreprise Drucker, viré. Dégradée d’un coup. J’espère que sans notre particule nous ne finirons pas à l’abandon comme certaines de nos consœurs. Une antiquaire du coin, spécialiste du rotin, raconte que mes aïeules perdent souvent leurs petites plaques, rendant ainsi difficile de les authentifier dans les ventes aux enchères.

Depuis le début de mon récit, l’instagrameuse a laissé sa place à un jeune homme, plutôt attrayant. Je profite de la douceur de son pantalon en laine qui succède à la rugosité du jean précédent. L’heure pour moi de terminer mon histoire et d’écouter la sienne. L’heure pour vous, de profiter des terrasses, maintenant qu’un rayon de soleil perce enfin la verrière.

Journaliste
C'est une règle d'or : au restaurant, Ophélie renvoie toujours ses assiettes immaculées, saucées jusqu'à la dernière goutte. En passionnée de boulangerie, elle est même prête à apporter son propre pain pour sa mission, y compris dans des cantines asiatiques. Originaire de Perpignan, c'est à Paris qu'elle s'est formée à la fois en sciences politiques et en philosophie avant de prendre le chemin de la plume et de la fourchette, après des stages dans différents grands médias (M Le Monde, L'Obs, France Culture...).